L’écrivain est situé martèle Sartre dans ses textes publiés dans Les Temps modernes : il ne peut échapper au politique. Blaise Cendrars : amour du peuple, refus de la politique. Son œuvre oscille entre :la poésie (la Prose du transsibérienet les Pâques à New-York, 1912) , les romans (l’Or, 1925, Moravagine, 1926)  et les autobiographies romancées (l’homme foudroyé,1945 et la Main coupée, 1946). Cendrars intègre aussi l’image qu’il se fait des hommes et des femmes du peuple à sa propre quête identitaire et esthétique. La prose du Transsibérien En 1903, Blaise Cendrars, alors âgé de 16 ans, effectue un long périple en quête d’aventures en traversant la Russie à bord d’un train sur la célèbre voie de chemin de fer : le Transsibérien. Cendrars appartient aux avant-gardes littéraires du début du vingtième siècle (Apollinaire, Rémy de Gourmont), artistiques (les futuristes) et les premier peintres abstraits (Robert et Sonia Delaunay). Cendrars change la perception du poème : le lecteur est amené à lire l’œuvre non plus assis mais debout. L’enfant, traditionnellement, demande à ses parents si le trajet sera long. Son silence même équivaut à une prise de parole puisque l’écrivain s’est choisi tel. En partance pour une journée de travail, j’emmène avec moi le fameux texte de Blaise Cendrars, si célèbre pour la modernité poétique qui en émane. Il le publie à Paris en 1912 sous le pseudonyme de Blaise Cendrars qui fait allusion aux braises et aux cendres permettant la renaissance cyclique du phénix. « Folio », DL 2003 (désormais B) ; La Main coupée [1946], Œuvres complètes, Denoël, t. V, 1960 (désormais MC) ; Le Lotissement du ciel [1949] et La Banlieue de Paris [1949], textes présentés et annotés par Claude Leroy, Denoël, coll. Certaines notations sur le prolétariat de la banlieue rouge peuvent ainsi surprendre sous sa plume : « Aujourd’hui, le prolétariat de Saint-Denis est le plus fier du monde. Poétique de la vitesse Au gré de cette poétique polyphonique et cadencée, le modernisme cubiste ou simultanéiste s'allie dans la souplesse du vers libre aux échos du symbolisme et aux images du Douanier Rousseau, dans un tressaut de roues mécaniques où se confrontent « la prose lourde de Maeterlinck », Moussorgski et les lieder de Hugo Wolf. Cendrars a toujours cultivé un goût pour le voyage. 24Le refus de considérer que la vie des hommes puissent être organisées rationnellement, soumise à un ordre politique, rappelle les racines libertaires et la tradition anarcho-syndicaliste, individualiste, de la pensée de Cendrars. L’exode et la transplantation de Parisiens dans des pavillons hâtivement construits est, dit-il, « un des spectacles les plus décourageants qu’il m’ait été donné de voir dans ma carrière mouvementée de reporter » (HF, p. 341-342). 14 Myriam Cendrars, fille et biographe de l’écrivain, cite un extrait de ce texte (figurant dans les archives Cendrars de Berne) dans sa biographie de 1984, mais le raye de sa version de 1993, comme si elle entendait laver son père d’un possible soupçon d’antisémitisme. Depuis j’en suis…HF, p. 385. […] Aujourd’hui, ma véritable famille se compose de pauvres que j’ai appris à aimer non par charité mais par simplicité, de quelques très grandes dames que j’ai rencontrées dans la vie et à qui je suis resté fidèle comme elles me le sont restées elles-mêmes, ces chères amies, de deux, trois têtes brûlées, comme mon vieux copain Sawo de la Légion Étrangère, que j’ai connu au front et qui, depuis, s’est fait gangster. En voici un extrait : On est donc loin de Montmartre. « Folio », DL 2004 (désormais HF) ; Bourlinguer [1948], Denoël, coll. Ne lit-on pas dans une autre partie du Transsibérien : « Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers comme dit Guillaume Apollinaire » ? En ouverture, on peut rapprocher ce texte des inventeurs  du vers libre au dix-neuvième siècle (des vers qui ne riment pas), Jules Laforgue qui, avec ses Derniers vers notamment allie vers libres et ironie déjà dans sa poésie. 27 Claude Leroy, préface à Le Lotissement du ciel suivi de La Banlieue de Paris, op. « Folio », 1996, p. 408-409. La tare suprême qui peut affecter ceux qui réussissent à sortir de la pauvreté est justement de s’embourgeoiser (BP, p. 432). Bardamu vit en banlieue, y exerce la médecine comme Céline lui-même, lequel avait aussi trouvé une place originale dans le champ littéraire en s’excentrant et en se présentant non comme écrivain mais comme un médecin de banlieue vivant au contact du petit peuple, loin de tout académisme. 1 Voir Les Voix du peuple sous la direction de Corinne Grenouillet et Éléonore Reverzy, Presses Universitaires de Strasbourg, 2006. Les pointes polémiques s’appuient aussi sur ces antagonismes anciens, d’ordre esthétique. Ce fut le cas en 1943 lorsqu’il se remit au travail après le « silence de la nuit » de la défaite et de l’Occupation allemande (HF) : le « peuple » qui accompagne alors l’écrivain foudroyé revêt des accents évangéliques. Le rythme du poème alors s’accélère, saccadé par la brièveté des vers libres qui le composent, certains limités à un mot : « ferraille », « chocs », « rebondissement », voire à une onomatopée avec le « broun-roun-roun » des roues. Il adoptait le style rapide, pas débraillé, mais raccourci, fonçant à toute vitesse vers l’essentiel. Cendrars a alors réorienté son point de vue sur les événements de 1936. Blaise Cendrars, La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913. Les thématiques nouvelles de la modernité ( la ville, les machines, la vitesse) alliées au langage inouï qui donne au poème un aspect fantasmagorique préparant l’avènement du surréalisme en poésie. Blaise Cendrars, de son vrai nom Frédéric Louis Sauser, est né en 1887 en Suisse. En 1926, il écrit L’Eubage , voyage intersidéral au cours duquel des marins lèvent l’ancre et se rendent dans les parages du ciel : Ce poème est considéré comme un manifeste de la poésie moderne. De cette « guerre des mots » se dégage « de la haine ». 8Contrairement aux apparences, cet engagement n’est pas de nature politique, ce que montre un passage de La Main coupée, qui reconstruit a posteriori et en la fictionnalisant, l’expérience guerrière. Le voyage de Blaise Cendrars : la traversée de l'océan, le Brésil Le départ de la France, le voyage en bateau Le Brésil : l'utopialand de Cendrars Le voyage de Blaise Cendrars d'un point de vue spirituel L'amour et l'amitié Le goût « La Prose », comme le poème « Zone » d’Apollinaire marque un changement à la fois dans la forme et le contenu de la poésie. 33Le peuple apparaît alors sous la forme de pêcheurs, de pauvres gens (et surtout de braves gens), d’ouvriers et d’artisans aux métiers les plus extraordinaires (égoutier ou scaphandrier), de “tribus” de chiffonniers (BP, p. 423), de romanichels (comme ceux qui logent derrière chez Paquita dans L’Homme foudroyé), de “gitanes”30, de voyous et de titis parisiens, de marginaux, de pauvres ères dépravés, voire abrutis (tel « l’homme aux rats » dans BP, p. 377), « des êtres de la nuit n’appartenant à aucun parti […] des êtres comme il en grouille dans les bas-fonds » (BP, p. 423), d’habitants de la « zone », de mendiants, de gardiens de moutons (BP, p. 434), de saints choisis parmi les plus humbles comme saint Joseph de Cupertino ou frère Jean, pauvre jardinier et saint « de l’humilité pure » (LC, p. 47)…. Cette sexualisation de l’opposition entre la civilisation occidentale, mortifère et castratrice, et le nouveau monde du Brésil montre que même dans les pages de ses « mémoires » qui s’apparentent à des pages d’essai, Cendrars reste avant tout un poète et que sa représentation du monde obéit à un imaginaire poétique, non politique25. 35Dans La Banlieue de Paris, Cendrars rappelle que tous les hommes de son escouade pendant la guerre étaient issus des quartiers populaires de Paris. La figure christique devient le miroir par excellence d’un homme qui a choisi le Phénix comme mythe de référence et un pseudonyme intégrant la braise et les cendre : lui-même est mort, symboliquement, au plan de la créativité, et il a ressuscité, renaissant de ses cendres. Son point ultime en est « la guerre sophistiquée par la science » : fabrication de bombes, utilisation de gaz, de radiations, tous les moyens sont bons pour anéantir l’homme. C’est ainsi que Cendrars choisit le peuple des « vrais pauvres », c’est-à-dire « ceux qui sont honteux et qui n’ont pas perdu l’espérance, des pauvres comme ceux dont parlent les Évangiles » contre les « nouveaux pauvres plus arrogants encore que les nouveaux riches, et pleins de revendications, et qui connaissent leurs droits, qui n’ont que ce mot à la bouche, qui intriguent, se groupent et se faufilent dans tous les Comités […] » (HF, p. 385-386). 9 « Me voici l’eustache à la main. Maître de conférences à l’Université de Strasbourg. C’est peut-être la Révolution ! Ça oui. Cendrars exprime une forme de déception vis-à-vis d’un peuple dénaturé et la nostalgie d’un ordre ancien, anéanti par la grande guerre. Ses propositions, radicales, expriment avec une certaine dose de puérilité cet anarchisme latent qui fait le fond de sa pensée (ou de son absence de pensée) politique : « faire sauter tout le bataclan » (B, p. 425) ou arrêter de travailler (BP, p. 394) ! La réponse de Cendrars procède d’un sentiment couramment partagé à l’époque des faits, qui s’appuie – on le voit dans l’ensemble de La Main coupée – sur les « clichés dépréciatifs traditionnels à l’égard de l’ennemi héréditaire7 ». 20 « L’actualité de demain » (Histoires vraies, op. cit., p. 434-435). Il se plaint ainsi à son ami brésilien Paulo Prado que la politique a tout envahi et avoue n’avoir plus « la foi ni dans l’un ni dans l’autre parti » : « je passe pour un réactionnaire à cause de mes articles dans Le Jour […] et pour un lâcheur pour ne pas m’être inscrit aux Croix de Feu11 » (lettre du 10 juillet 193512). On notera tout particulièrement l’ironie de Cendrars, anticonventionnel dans son traitement de l’amour, qu’avaient déjà mis au goût du jour les décadents du siècle précédent. Connu du grand public comme écrivain du voyage, grand reporter, conteur à la faconde inépuisable, Cendrars apparaît désormais comme un écrivain du secret, à l’écriture complexe et parfois ésotérique, où l’intertextualité la plus sophistiquée est mise au service de vastes constructions pseudo-autobiographiques. 1 Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France, éditio 1 « L’image simultanée », ainsi nommée par Cendrars et les Delaunay, est caractéristique du moment « moderniste » à son début, entre 1910 et la Première Guerre mondiale. Il a pris congé de la poésie, et se consacre au roman avec des livres centrés sur la destinée individuelle de personnages hors du commun. Les hommes politiques sont des fripons, dont sont victimes de pauvres gens dupés. L’œuvre de Cendrars témoigne peut-être de l’impossibilité d’échapper totalement à la question politique lorsqu’on souhaite à tout prix prendre ses distances avec elle…. (Eds.) Grenouillet, C. 2010. Et ce poème claque dans le ciel de la poésie comme un véritable coup de tonnerre. Le problème de cette conception de la temporalité proprement poétique appliquée au présent moderniste dans la poésie d’Apollinaire, Cendrars et Reverdy est que le temps vertical « bouleverse le temps même de la vie », comme 35 Voir Jérôme Meizoz, L’Âge du roman parlant (1919-1939) : Écrivains, critiques, linguistes et pédagogues en débat, préface de Pierre Bourdieu, Genève, Droz, 2001, chapitre III : Du « souffle » au récit de la parole triviale : Blaise Cendrars (p. 283-321). Il était beaucoup moins favorable aux ouvriers au moment du Front populaire. Sur cette question, voir : Brésil, l’utopialand de Blaise Cendrars : Actes du colloque de Sao Paulo 4-7 août 1997, sous la direction de Maria Teresa de Freitas et C. Leroy, L’Harmattan, 1998. On a bien ici l'affirmation d'une nouvelle poétique, d'une nouvelle façon d’appréhender le monde, un nouveau monde, mais aussi une nouvelle façon d'utiliser le langage poétique pour traduire ce changement profond d’identité. 5S’il n’a jamais chassé l’éléphant au Soudan, ni peut-être jamais emprunté le Transsibérien, Blaise Cendrars, de nationalité helvétique, né en 1887 et mort en 1961 a vécu en Russie (1905-1907), séjourné en Amérique du Nord (1911-1912), accompli plusieurs grands voyages au Brésil (trois voyages dans les années vingt)… Dans deux de ces pays, il a été confronté à des révolutions qui ont nourri un imaginaire plus qu’une pensée politique : présent à Saint-Pétersbourg lors des événements de 1905, il est au Brésil en 1924 lorsqu’un révolutionnaire positiviste, le général Isodoro, à la tête d’un groupe d’officiers, se rend maître de la ville de Sao Paulo pendant une vingtaine de jours5. J’avoue qu’il y a de quoi et qu’il est légitime qu’il honore son PC qui siège à la mairie et qui la tient fermement en main, des gais lurons communistes, fins manœuvriers, décidés, qui ne reculeront pas et qui savent ce qu’ils veulent » (BP, p. 424). La question anodine de la localisation des voyageurs dans l’espace géographique est un lieu commun du voyage. Tout se passe comme si Cendrars avait voulu rompre avec sa double culture, sa double identité, à la fois francophone et germanique (alémanique), éradiquer le boche qui était en lui en s’engageant en 1914 – c’est là la thèse centrale de Claude Leroy8. Sur toute la surface de la terre on ne travaille que pour moi. Sur le point de publier Alcools… C’est à ça qu’aboutit toute cette immense machine de guerre. Sur le moment non plus, Cendrars n’a pas offert de textes qui auraient permis une compréhension politique de son engagement, même si J’ai tué, texte écrit en 1918 et qui provoqua une gêne considérable en raison de l’apologie discrète du meurtre qu’on croyait y lire, n’est pas totalement dépourvu d’analyse politique. « nrf essais », 2005, 754 p. 32 Voir dans La Banlieue de Paris, les photos respectivement légendées : « La nouvelle génération (Arcueil-Cachan) » (p. 367) et « Les petits poucets qui vont au lait » (p. 368). OpenEdition est un portail de ressources électroniques en sciences humaines et sociales. 43Son identification au peuple se conjugue avec une haine du bourgeois et du petit-bourgeois, bien ancrée dans l’œuvre ; elle relève aussi de cette vision du monde empreinte d’anarchisme et faisant signe vers la tradition intellectuelle et artiste anti-bourgeoise de la fin du xixe siècle. Le Cendrars des années 45-50 n’est pas devenu l’anti-communiste résolu que laissait présager sa proximité idéologique avec l’extrême droite des années trente. Cette mise en garde prend « à rebrousse-poil les amateurs de littérature engagée27 ». authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books. Blaise Cendrars renouvelle ainsi de manière très étonnante et iconoclaste le poème dédiée à une dame. Très jeune, il entreprend de grands voyages : d’abord la Russie, à 17 ans, puis New York en 1911, où il écrit sa première œuvre poétique, publiée. 36Depuis j’en suis… Cette fusion de l’intellectuel avec l’homme du peuple dans la souffrance partagée, la boue, le sang et l’horreur des tranchées, nombreux sont les écrivains qui ont pu en connaître l’expérience, souvent décisive dans les engagements politiques ultérieurs. 34Leurs destins singuliers font l’objet de pages émouvantes, généralement marquées par l’empathie du scripteur. 26 Dès « Le principe de l’utilité », texte figurant dans Moravagine (1926). Il s’adresse à ceux-ci en les traitant de « farceurs », brandissant contre l’idée d’engagement celle de « liberté ». Le texte se déroule alors comme un accordéon qu’on déplie. “Vendémiaire” et “ Zone ” d’Apollinaire ne sont pas sans similitude avec Les Pâques à New-York de Blaise Cendrars. » (BP, p. 370-371). Dailleurs Apollinaire ne sy trompe pas. Après trois années de silence, il commence en 1943 à écrire ses Mémoires : L'Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948) et Le Lotissement du ciel (1949). Le chantre du monde moderne, des autobus et des affiches, du machinisme et de l’esprit nouveau des années vingt s’est mué en un homme inquiet qui assiste à la déliquescence de notre monde occidental sous l’effet de la guerre, de la science et du matérialisme. [Présentation du texte] Dans La Prose du Transsibérien, le poète se souvient de sa découverte émerve… Cendrars cloue au pilori ceux qui craignent la Révolution et la Ceinture rouge, tel cet homme qui, en 1937, déclarait à sa femme : « Mimi, réveille-toi. Pauvres toqués ! Blaise Cendrars figure poétique des avant-gardes du début du vingtième siècle marquera son époque par ses fulgurances poétiques modernes, de la même manière que son camarade Guillaume Apollinaire avec le poème Zone, dans lequel ce dernier Ia modernité (la ville et ses machines) sous un angle surréaliste, cad en transfigurant la réalité en un espace fantasmagorique. Quant à Aragon, et aux surréalistes en général, Cendrars leur a toujours disputé la succession d’Apollinaire et a toujours contesté leur annexion, jugée par lui illégitime, de Rimbaud et de Lautréamont. Jusqu’à la déclaration de guerre, sa production littéraire est essentiellement constituée de reportages-nouvelles publiés dans cette grande presse de droite et d’extrême droite ; Cendrars assoit sa réputation de conteur d’« histoires vraies », souvent rocambolesques, toujours étonnantes. Cendrars s’y met en scène, recevant au front la visite d’une sorte de reporter ou d’agent de la sûreté, désigné comme « un sale individu de police » (MC, p. 525), un « poète » et un « emmerdeur », qui l’interroge sur la légitimité morale de l’écriture de poèmes dans de telles circonstances et un tel lieu. La grande peur des riches. 16À partir du 14 juillet 1940, Cendrars s’installe à Aix-en-Provence où il vivra jusqu’en 1948. 8 Claude Leroy, La Main de Cendrars, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1996. C’est indéniablement en tant qu’homme du livre qu’il est désormais perçu4. C’est le poète qui parle et rassure Jehanne, l’invitant à laisser de côté la mélancolie répété d’un vers à l’autre : « Les inquiétudes / Oublie les inquiétudes » car « ton chagrin ricane ». Les lieux dans la Prose sont multiples. À la manière de Rimbaud dans « le Bateau ivre », Cendrars raconte son voyage de Moscou à Kharbine dans le train mythique du transsibérien, en compagnie de la petite Jehanne. Dès l'âge de 17 ans, il quitte la Suisse pour un long séjour en Russie puis, en 1911, il se rend à New York où il écrit son premier poème Les Pâques (qui deviendra Les Pâques à New York en 1919). 6 Je me réfère ici au titre d’un de ses recueils de nouvelles en 1938 : La Vie dangereuse. État, régime, dictature, capitalisme, communisme, tous ces termes sont équivalents sous la plume de Cendrars : ils renvoient à une insupportable coercition pesant et entravant le libre développement de l’individu, sa singularité et son énergie. 23 Voire « Rotterdam » dans Bourlinguer et LC, p. 30. 15Il se trouve dans le Nord avec une équipe de journalistes attachés au GQG [Grand quartier Général] britannique lorsque les armées françaises et britanniques sont balayées. Lieu sordide, envahi par un habitat anarchique et inhumain, où l’homme vit misérablement, dans la souillure, les déjections (qu’on épand sur les champs cultivés), les miasmes délétères émis par les usines ou les marais. 24 Pour reprendre le titre d’un texte publié dans Trop c’est trop (1957). Ce peuple abstrait, mythique, mal déterminé, laisse place, dans notre corpus, à un ensemble d’êtres mieux définis. Blaise Cendrars (1887-1961) mène d'abord une vie d'aventurier et de bourlingueur avant d'écrire et de publier ses premiers poèmes. Cendrars fait du Brésil le berceau de l’humanité26 ; les neuf mois qu’il dit passer en Amérique dans L’Homme foudroyé indiquent combien ce « nouveau monde » (HF, p. 343) devient le lieu d’une renaissance possible. 17Par leur refus du politique, ces livres contribuent à marginaliser Cendrars dans le champ littéraire d’après-guerre, ce que confirme la grande enquête de Gisèle Sapiro sur La Guerre des écrivains17, laquelle ne retient pas même Cendrars dans la liste des 185 écrivains qui forment son corpus. C’est que Cendrars n’a jamais adhéré politiquement à aucun des grands partis de son époque, pas plus qu’il n’a fait partie d’aucune des grandes institutions littéraires que sont l’Académie française, la NRF, ou l’Académie Goncourt. Blaise Cendrars (1887-1961), déjà célèbre, y fait la connaissance d’Oswald de Andrade et de Tarsila do Amaral. Problématique et découpage du texte en mouvements : Comment la modernité des vers figurent-elle le voyage hallucinatoire du poète dans le transsibérien ? © Presses universitaires de Strasbourg, 2010, Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540. 1° Introduction détaillée pour la lecture linéaire et pour la lecture cursive. 10La Main coupée reconstruit, trente ans après, des souvenirs dégagés de l’expérience à chaud. Les pauvres habitants de cette banlieue insalubre en font les frais. Dans ses textes consacrés à la banlieue, l’écrivain s’attache à dénoncer la misère avec une virulence presque politique : sur des terrains voués à la spéculation immobilière et lotis de constructions anarchiques se sont rués des milliers de transplantés qui connaissent des vies sordides. Quant à l’action politique, elle est en général discréditée, réduite à une guerre de clans (l’opposition entre le PPF et le Parti communiste à Saint-Denis dans La Banlieue de Paris) ou vouée à l’échec en raison du manque d’envergure des participants. 44Ainsi, La Banlieue de Paris n’épargne pas la médiocrité du rêve pavillonnaire des petits bourgeois et dénonce la haine méprisable de ceux-ci pour plus pauvres qu’eux. 54S’il entend échapper à la question politique, Cendrars ne peut donc totalement s’empêcher de l’effleurer : c’est qu’on n’écrit pas dans une tour d’ivoire quand on se veut écrivain du monde entier et au cœur du monde. L’influence de Stirner a été décisive sur sa formation intellectuelle. 48Existe-t-il, selon Cendrars, des solutions politiques aux problèmes suscités par notre modernité et aux conditions de vie misérables du peuple ? Cendrars y montre comment toute une civilisation, une conjugaison de forces économiques9, a pu l’amener à ce point ultime où l’homme est réduit à être un assassin pour son semblable ; le meurtre individuel a été rendu possible et a été suscité par une collectivité. Troisième partie (V.13-fin) : Les mots du poème traduisent les bruits du train. Une citation de Jacques Decour (fondateur communiste des Lettres françaises), est ainsi paradoxalement dirigée contre les communistes (LC, p. 342). La grande période romanesque des années 1920-1930 témoignait déjà du virulent rejet du mode de vie et des valeurs bourgeois. 27Le Prière d’insérer du Lotissement du ciel (1949) invite les jeunes gens à se défier de la tromperie politique moderne. 42La déploration devant cette « ruée vers la misère » (HF, p. 339) et les escroqueries immobilières dont sont victimes les pauvres émigrants en banlieue conduit même Cendrars à comprendre sinon à épouser « les justes revendications » des ouvriers qui « ont le droit de vivre et [qui] n’ont rien à perdre » (BP, p. 366-369). Le ciel (encore une fois un topos de la poésie) est « plombé » cad bouché, symbolisant l’absence d’avenir. L’hypallage donne un coeur au train personnifié qui palpite « au coeur des horizons plombés ». C’est la vitesse du train qui est la réponse aux inquiétudes que formule Jehanne. La personnification sardonique renvoie au sadisme du poète vis-à-vis de Jehanne. Cendrars prend alors la posture, distanciée, d’un essayiste désignant les travers du monde dans lequel il vit. Or, rappelle Michèle Touret, dans L’Unique et sa propriété (1899) Stirner « compare la société à une prison car le sujet qui s’y trouve ne détermine pas les relations qui s’y manifestent22 ». Il se lie d’amitié avec des hommes qui se sont engagés dans la Résistance, tel le peintre Laurin (voir HF, p. 336) pilotis du Mick de L’Homme foudroyé ou Raymond Léopold Brückberger, futur aumônier dans les Forces Françaises Intérieures. Par association d’idées, on peut noter l’isotopie citadine de « plombé » qui renvoie aux constructions urbaines faites de plomb, ne laissant plus au ciel rien de naturel. 21 Toutes ces affirmations sont rattachées, à rebours de la crédibilité la plus élémentaire, à l’année 1924, date à laquelle Cendrars dit avoir « sent[i] venir tout cela »…. Les hommes ne sont plus les mêmes, les valeurs anciennes du travail se sont perdues tandis que la politique a tout envahi, corrompant par son atmosphère délétère la simplicité d’autrefois, apportant la discorde dans les relations humaines (BP, p. 411). Le “gitane” Sawo, conteur hors pair, double de l’écrivain et personnage offrant un fil directeur dans l’écriture rhapsodique de L’Homme foudroyé, ne peut évidemment être réduit à son appartenance sociologique, encore moins à une quelconque signification politique.